Des équations sans résurrection

Depuis avril 2017, les choses semblent s’agiter du côté du thylacine, c’est l’occasion pour nous de parler de cet étrange marsupial.
Pour l’introduire, on pourrait déjà dire que le “loup de Tasmanie” fait parti de ceux qui ne savent pas se ranger : en 1936, le dernier de son espèce meurt officiellement au zoo de Hobart, en Tasmanie. Et pourtant, on aperçoit le mammifère à plusieurs reprises dans les décennies qui suivent… Allons, est-ce que notre macchabée se payerait des heures supplémentaires à déambuler hors de sa zone d’existence ? Vous vous doutez que c’est ce qui nous intéresse. Le thylacine, officiellement éteint, peut être désormais accueilli au panthéon des cryptides : le boulot du cryptozoologue sera de le renvoyer à la porte de la zoologie – procédure habituelle, en somme.

Petit portrait

Thylacinus cynocephalus présente un profil indéniablement canin, il s’agit sans doute là d’une belle convergence évolutive entre ce marsupial et les carnivores canidés placentaires (j’entends par là que certains traits partagés ne sont pas hérités d’une ascendance commune, mais seraient apparus indépendamment). Son poil est court, d’un joli brun-jaune qui rend possible la confusion avec un paillasson dans les collections muséales. Heureusement pour sa dignité, le thylacine arbore de véritables rayures, bien que limitées à l’arrière-train, qui constituent un signe distinctif fort important dans le cadre des témoignages.

Les thylacines étaient présents en Australie et en Nouvelle-Guinée (mais on ne les trouve plus là-bas depuis 3500 ans) : en Tasmanie, les premières descriptions de cet animal dressent le portrait d’un renard occidental, mettant en cause sa malignité nocturne à l’égard des poulaillers coloniaux. Il n’a pas tardé avant que l’éradication de l’animal soit totale en toutes zones cultivées, laissant les endroits les plus sauvages servir de refuge aux thylacines. La complicité entre les dingos et les hommes, la raréfaction de “sanctuaire”, la multiplication des primes et certaines maladies atteignant ses proies sont autant de facteurs ayant conduit notre pauvre loup au bord de l’extinction, puis à l’extinction tout court.
C’est à ce moment qu’entre en scène la nostalgie, et la survivance de cet ancien fléau devient un rêve que l’on pourchasse – il faudrait un dossier complet pour retracer les témoignages innombrables qui atteste de l’existence de ce fantôme, ce qui n’est pas le but ici.

Un peu de nouveau…

Deux témoignages particulièrement précis semblent avoir enthousiasmé des chercheurs au point de lancer une mission de terrain de grande envergure à la recherche du thylacine. Bien que les endroits de rencontre soient tenus secrets pour éviter une invasion par des chasseurs de trophées, on sait que c’est au cap York, à la pointe nord du Queensland que Patrick Shears (Queensland National Parks Service) a vu l’animal. Combiné au témoignage solide d’un campeur, l’Université James Cook se décide à la pose de 50 caméras-pièges grâce à l’entreprise du Docteur Sandra Abell et du Professeur Bill Laurance.

Nous avons vérifié les descriptions que nous avons reçues de la couleur, de la taille et de la forme du corps, du comportement animal et d’autres attributs, qui sont incompatibles avec les caractéristiques connues d’autres espèces de grande taille dans le nord du Queensland, comme les dingos, les chiens ou les cochons sauvages.

Professeur Bill Laurance (gauche) et Docteur Sandra Abell (droite)

La mission s’étant déroulée en avril dernier (2017), il reste à attendre une quelconque manifestation des données.

Un autre protagoniste qui a envie d’en savoir plus est le photographe naturaliste Chris Rehberg. Il s’est récemment manifesté au sujet d’une touffe de poil récupéré dans de vieilles collections (à vrai dire, ces poils étaient simplement rangés dans une enveloppe où l’espèce était renseignée à l’encre – so vintage !). Il souhaiterait faire analyser les poils pour disposer de photographies hautes définitions des patterns. Une autre pièce de son dossier est un vieux cliché à l’histoire fascinante, où l’on distingue une femelle thylacine et ses petits, capturés par un certain bushman Walter Mullins sur la côte ouest de la Tasmanie en 1923, puis vendus au zoo de Hobart – la date ne renseigne rien d’inédit sur une survivance éventuelle, mais le fait que la photo surgisse au milieu de tout cet émoi relance l’engouement pour l’animal.

Femelle thylacine et ses jeunes : photo possédée par la famille de Rose Lewis.

Des mathématiques assassines

À la question “reverra-t-on un jour le thylacine (le clonage mis à part)?“, des scientifiques ont apporté une réponse inattendue à l’aide de modèles mathématiques. Ainsi, on aura vu dans la presse (avril 2017, encore !) l’information surprenante que les chances de revoir notre infortuné mammifère étaient de 1 sur 1,6 billions (soit un million de millions)… pour faire plus simple, le thylacine est éteint, irrévocablement. Bien que la construction de modèles d’extinction en biologie de la préservation soit un fait courant, nous avons voulu imprimer l’article scientifique (une bonne source, bien meilleure que toute la presse internet, mais infiniment plus “charabiesque“) pour constater de nos yeux l’acte de condamnation du cryptide.

Sans rentrer dans les détails des formules statistiques (Si l’inférence Bayésienne vous parle, n’hésitez pas à lire le papier vous-mêmes, mais nous serions bien incapable d’en expliciter les subtilités techniques !), les auteurs de l’article se sont basés sur une grande quantité de données pour évaluer la possibilité de survivance du thylacine, selon plusieurs modèles d’extinction. En des termes plus clairs, la question posée était la suivante : Sachant l’ensemble des signalements dont nous disposons des années 1900 à nos jours (Tasmanie et Australie confondues), quelle est la chance d’observer à nouveau le thylacine ? Les scientifiques ont dénombré 3 types de données : 1. Les spécimens pour lesquels il n’y a pas d’ambiguïté (confirmed specimens), le dernier étant daté de 1937. 2. Les signalements validés par des spécialistes (confirmed sightings), il n’y en a qu’un, antérieur à l’extinction présumée du thylacine. 3. Les signalements non validés qui demeurent incertains (unconfirmed sightings), on y trouve le fond de commerce de la cryptozoologie, à savoir une multitude de témoignages dont on ne peut tirer aucune conclusion certaine sur l’identité de l’animal aperçu : ils composent l’ensemble des données de 1937 à 2016 (fig.1).

Au vu des données utilisées (les auteurs ont compilé plusieurs sources de littérature) et du codage des signalements (spécimens, signalement confirmé, signalement non confirmé), on comprend mieux la nature des résultats obtenus (fig.2). Entre 1930 et 1950, la probabilité de survivance du thylacine se rapproche de 0 (ce qui se traduit dans les données par le fait que les spécimens confirmés font place, vers 1937, à des signalements incertains). La conclusion de l’article reste pourtant ouverte, car la confiance que l’on peut placer dans les modèles n’est pas absolue : la pose de pièges caméras dans un environnement où le thylacine ne s’est pas montré depuis 2000 ans repose sur une forte dose d’espoir, mais rappelons que ces procédés servent également à la connaissance du reste de l’écosystème de la région. Finalement, on peut se demander s’il ne serait pas préférable de consacrer ces fonds à la préservation d’autres espèces bien réelles, qui, si rien n’est fait, rejoindrons vite le thylacine sur les pages des bestiaires disparus.

Les “sightings” continuent

Un acte de condamnation des statistiques ne saurait suffire à repousser les rumeurs de survivance. Cet été (2017), de nouvelles images provenant de la péninsule de Yorke ont remué l’intérêt porté à l’animal. En filmant le coucher de soleil, Paul Day capture par hasard la course de ce qui lui paraît être un renard ou un chien. En examinant la vidéo de plus près, la démarche et l’allure de la queue pourraient orienter nos soupçons vers l’éternel fuyard. Dans tous les cas, une vidéo ne constitue pas ici une preuve irrévocable, et à moins de trouver (enfin) un spécimen en chair et en os, le thylacine se contentera de laisser planer son ombre dans nos rêves…

Images tirées du film de Paul Day.

Sources :

Colin J. Carlson, Alexander L. Bond, Kevin R. Burgio, (2017), Estimating the extinction date of the thylacine accounting for unconfirmed sightings.

Tasmanian tiger ‘sightings’ spark scientific study on Queensland’s Cape York PeninsulaBy Mark Rigby and Adam Stephen. abc.net.au (http://www.abc.net.au/news/2017-03-24/tasmanian-tiger-sightings-spark-scientific-study/8383884) consulté le 18/09/17.

Unseen Tasmanian tiger photo and hair renews interest in thylacine, abc.net.au (http://www.abc.net.au/news/2017-05-02/new-photo-and-hairs-from-tasmanian-tiger-sparks-interest/8488970) consulté le 18/09/17

DOES THIS FOOTAGE PROVE THE TASSIE TIGER’S EXISTENCE, de lulu Morris, publié le 10 juillet 2017 (http://www.nationalgeographic.com.au/australia/does-this-footage-prove-the-tassie-tigers-existence.aspx) consulté le 20/09/2017