La carcasse du Zuiyo-Maru

Les photos de grosses bestioles en décomposition ne manquent pas sur la toile, elles sont d’ailleurs assez populaires parce qu’elles viennent titiller notre goût pour l’inconnu.
La recette n’est pas secrète : Prenez un animal marin répertorié, tuez-le sans trop dévorer sa chaire, laissez le dériver et après que la viande ait bien faisandé pendant des jours, placez-là sous les yeux des témoins, rarement ils reconnaîtront l’identité du pauvre propriétaire de ce tas de viande.

C’est dans cette démarche, cher cryptidophile, que je vous embarque dans une nouvelle affaire afin de discuter d’une série de cliché qui ont fait le tour du monde et que vous avez peut-être déjà vu sans pour autant vous posez de questions à ce sujet. « Sûrement un canular… » Pensera le sceptique, à tort ou à raison, nous allons voir ça !

 La carcasse du Zuiyo-Maru

Ouvrons l’affaire dans les eaux de Nouvelle-Zélande, le 25 avril 1977. Nous sommes sur le vaisseau de pêche japonais Zuiyo-maru alors qu’il est en pleine action de chalutage, à 50 km à l’est de Christchurch. Si nous pouvions plonger sous la surface de l’eau, à 300 mètres de profondeur, on pourrait voir les maquereaux s’agiter à travers les mailles. Mais ce jour-là, ils ne sont pas seuls dans le filet. Ce dernier remonte vers le bateau et à la surprise générale, on finit par hisser au-dessus du pont un animal gigantesque pesant presque deux tonnes. L’assistant manager de production s’écriera alors, à l’attention du capitaine : «  C’est une baleine en décomposition ! », mais après avoir inspecté la carcasse, le doute s’installe chez les marins…

La bonne nouvelle, c’est que des photographies ont été prises de l’animal, et d’une qualité qui est, une fois n’est pas coutume, plutôt correcte. Régalons-nous de cette série de clichés !

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Les monstres préhistoriques marins demeurent une denrée prisée de notre imagination. Il n’est pas nécessaire d’être un grand rêveur pour distinguer sur ces photos la silhouette d’un authentique ressortissant du Jurassique, vous le voyez aussi bien que moi :

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Mais avant de nous emballer sur la nature du bestiau, revenons à l’histoire et à notre vingtaine de pêcheurs perplexes qui ont tout de même plus le sens du devoir que celui du naturaliste : devant le risque de contamination des autres prises, on décide de larguer le cadavre nauséabond. Bien que raide morte, la bête parvint à se défaire de ses liens et son corps flasque vient s’étaler sur le pont. Cette maladresse permet à un océanologue (Yano Michihiko, 39 ans, diplômé de l’université de Yamaguchi) alors présent sur le navire d’observer l’animal encore un court instant et de prendre des mesures du corps avant qu’il ne soit définitivement rendu à la mer. Dans un souci d’identification ultérieure, il prélèvera quelques fibres d’une des nageoires. Deux mois plus tard, il exécutera un croquis de l’animal. Les photographies, les échantillons et le dessin permettent de discuter concrètement du mystère : haut les cœurs cryptidophiles, nous ne parlerons pas sur du vent !

Dès le retour des clichés au Japon, on ne tarde pas à crier au plésiosaure, même quelques scientifiques spécialistes s’y mettent. Une fois que l’affaire eu fait le tour du monde, de nouvelles théories s’affrontèrent : c’est le combat entre le monstre préhistorique et un simple cadavre décomposé d’une nature encore incertaine : un lion de mer, une baleine juvénile, un requin… Le 25 juillet 1977, on achève seulement un rapport préliminaire sur les tests biochimiques effectués : les échantillons seraient « similaires en nature » aux rayons des nageoires des requins. Mais au milieu de l’engouement provoqué par l’idée du monstre marin (largement encouragée par les médias), les résultats de l’analyse ont du mal à se faire entendre. ll faut attendre septembre 1977 pour que la Tokyo University of Fisheries organise un meeting de scientifique afin de répondre à la question : Quel animal est réellement la carcasse du Zuiyo Maru ? En juillet 1978, la Société Franco-Japonaise d’Océanographie publie enfin les papiers qui décrivent les découvertes de l’équipe. Bien qu’ils précisent que la nature de l’objet demeure encore incertaine aux yeux de certains membres, il y a néanmoins de fortes chances qu’il s’agisse d’un requin pèlerin à un état avancé de décomposition – ce n’est d’ailleurs pas surprenant, déjà à l’époque plusieurs carcasses ont suscité le même débat, le pèlerin (Basking shark en anglais) était déjà connu à cause de l’apparence de son cadavre, à tel point que l’on avait d’ailleurs créée le terme « pseudoplésiosaure » pour désigner les corps.

Penchons-nous sur ces conclusions.

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Le requin pèlerin, ou le plésiosaure des japonais.

A quel animal appartient la carcasse du Zuiyo-Maru ?

Les cératotriches

Ce n’est pas le nom d’une spécialité culinaire des pays de l’est, ce terme désigne les structures en rayon mou qui soutiennent les nageoires des requins. Il s’avère que les échantillons prélevés par Yano étaient « des structures rigides pareilles à des aiguilles coniques, de couleur brun clair, translucides. » Non seulement les échantillons sont « physiquement » semblables à des cératotriches, mais l’analyse d’acide aminé démontre une concordance particulièrement marquante avec l’élastoïdine, une protéine fibreuse propre au requin (même les autres poissons ne présentent pas cette protéine). D’autres tests bien plus poussés ont été effectués et prouvent la même chose : dans sa morphologique et sa composition, l’échantillon est très similaire à l’élastoïdine connue du requin pèlerin ou d’une espèce extrêmement proche.

Ci-dessous, le croquis exécuté par Yano sur la base de son observation (rappelons qu’il a été fait deux mois suivant l’incident).

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Les vertèbres

En admettant que les mesures de Yano ne soient pas factices, il indique que le cou, d’une longueur totale de 150 cm, présentait six vertèbres d’un diamètre de 20 cm. Ces données peuvent être conformes à l’anatomie d’un requin (car ils possèdent bien sûr une colonne vertébrale) mais en aucun cas à celle d’un plésiosaure, dont les plus petits spécimens possèdent au moins le double de vertèbres dans la région du cou. De plus, chez les plésiosaures, cette zone représente généralement la plus longue portion du corps, or sur le croquis, c’est loin d’être respecté.

Les rayons

Ce qui indique que le jugement de l’océanologue était hanté par la volonté de décrire un authentique reptile marin réside dans les rayons épineux que l’on peut voir sur les clichés et que les témoins ont décris. Ces attributs sont certes ceux des requins et poissons, mais pas ceux des plésiosaures, qui possèdent des palettes natatoires osseuses (ce qui, sans autres preuves, est figuré sur le croquis).

La nageoire dorsale 

Les experts pensent que ce qui est visible sur la photo C est une nageoire dorsale, le même bilan s’impose : il n’y a pas de raison qu’un plésiosaure en ait une.

Les côtes

Sur le dessin, on peut distinguer une superbe cage thoracique- qu’on ne distingue pas sur les photos. D’ailleurs Yano a mesuré les côtes : environ 40 cm, ce qui est bien trop petit pour n’importe quel vertébré marin de la dimension de cette carcasse. Peut-être était-ce un arc branchial…

La silhouette

Un plésiosaure aurait certainement conservé sa mâchoire inférieure, et nous aurions retrouvé la dentition, ce qui fait défaut à notre monstre. En revanche, le requin pèlerin est connu pour perdre facilement ses deux mâchoires lorsqu’il se décompose et trompe ainsi son monde : ses restes sont méconnaissables et peuvent être confondus, comme le montre le schéma ci-dessous.

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De nombreuses autres observations viennent compléter ces faits (odeur, graisse, nature des muscles, crâne calcifié, etc…). Le souci pour les partisans du « nouveau Nessie », c’est que les détails anatomiques mis en avant dans le but de prouver qu’il s’agit d’un plésiosaure sont pour la plupart erronés, et quand ce n’est pas le cas, la thèse du requin satisfait aussi bien les critères. C’est ce qui a amené les scientifiques à penser que l’affaire était classée.

Conclusion

Si la carcasse du Zuiyo Maru a tant fait parler d’elle, c’est avant tout par son aspect. La rumeur du monstre marin aurait pu vite être écartée par les premières analyses si elles n’avaient pas été étouffées par la presse et ses articles. Frénésie à laquelle s’est ajouté l’intérêt des créationnistes qui voyaient en cette bête des temps anciens de quoi appuyer leurs idées : ils ont continué de l’appeler « plésiosaure » jusqu’en 1996, soit 18 ans après la publication dont on s’est servi plus haut.

Ce que nous apprenons de cette histoire, c’est qu’il ne faut jamais s’emballer ! Des photos sont utiles. L’océanologue a très bien fait de prélever un échantillon (ramener une côte aurait été une brillante idée, si toutefois il y en avait réellement eu sur le sujet). Il ne faut pourtant pas laisser tout son scepticisme de côté dans ce genre d’affaire, la preuve en est que seulement cinq mois avant cette histoire, un navire de recherche navale accrochait un vrai monstre au large d’Hawaii. Il s’agissait alors d’une nouvelle espèce de requin complètement inconnu. Aujourd’hui encore, on ne connaît presque rien du requin Grande-gueule Megachasma pelagios. L’océan peut toujours nous faire quelques feintes, il n’en a pas moins fini de nous livrer tous ses secrets…

Cet article a été rédigé d’après le papier suivant : Sea-monster or Shark? An Analysis of a Supposed Plesiosaur Carcass Netted in 1977 © 1997-2014, Glen J. Kuban. Consultez-le pour de plus amples informations. 

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