La créature de l’U-28

     Certains cas en cryptozoologie sont plus célèbres que d’autres sans pour autant concerner des cryptides plus gros ni doté de plus de dents. Il suffit généralement d’une simple observation, un témoignage venant de personnes respectables par exemple, et les passions se déchaînent sans que nous ayons de preuves supplémentaires que la bonne volonté du témoin. Ainsi, des animaux étranges sont affublés d’un titre correspondant à l’évènement et le mystère n’a plus qu’à faire son bout de chemin, sillonnant les sites web du 21ème siècle : On vous l’aura dit, le paranormal est partout !

Avec la gamme « Les Affaires », revenons ensemble sur les cas célèbres de monstres qui deviennent des légendes avant même de se soucier d’abord d’appartenir à une espèce de notre magnifique règne animal. Entité de chaire, connue, inconnue, mystification ? Là encore le cryptidophile est libre de penser ce qu’il veut…

La Créature de l’U-28

Nous commencerons donc notre aventure en Mer d’Irlande et tenterons d’appréhender cette bête qu’est la créature de l’U-28, un nom tout aussi étrange que les circonstances dans lesquelles elle a été vue.

Note : Prenez garde, cher cryptidophile, à ce que vous pouvez voir sur internet. On a vite fait de tirer des conclusions et de s’emballer, et les commentaires des internautes ne freinent que très rarement cet engouement pour ce qui sort de l’ordinaire : il est toujours plus plaisant de penser qu’un monstre existe plutôt que de démontrer que ce n’est pas le cas. Néanmoins, nous nous efforcerons ici de nous intéresser aux faits les plus précis.

Alors, quelles informations trouve-t-on sur la créature de l’U-28 ?

Voici le cours des évènements qui ont pris la tournure d’un mythe. Le 30 juillet 1915, en pleine guerre mondiale, le sous-marin allemand Unterseeboot-28 (la créature de l’Unterseeboot-28, ça faisait un peu lourd dans le bestiaire…) torpille un navire britannique du nom d’Iberian au large de l’Irlande. Une fois la besogne accomplie, une fantastique explosion survint sous l’eau, probablement due à l’épave, et dans les débris voltigeant on aurait vu un monstre marin pour le moins incommodé par le souffle brutal, gesticulant, qui retomba dans l’eau quelques secondes après et qui disparut.

Pour vous faire votre propre idée de cette scène burlesque, je vous laisse vous plonger dans le récit original traduit par Bernard Heuvelmans d’après Le Grand Serpent-de-mer, l’énigme zoologique et sa solution, édition Plon. La scène est rapportée par le commandant de l’ U-28, le monsieur au doux nom : Freiherr Georg-Günther von Forstner.

« Le 30 juillet 1915, notre U-28 torpilla dans l’Atlantique Nord le steamer britannique Iberian (5 223 tonnes) chargé de marchandises de valeur. Le vapeur, qui mesurait environ 180 mètres de long, coula rapidement, la proue dressée presque perpendiculairement en l’air, vers les fonds à plusieurs milliers de mètres de profondeur. Lorsque le steamer eut disparu depuis vingt-cinq secondes à peu près, une forte explosion se produisit à une profondeur qu’il nous était évidemment impossible de connaître, mais qu’on pouvait estimer sans risquer fort de se tromper, à un millier de mètres. Peu après des débris de l’épave, et parmi eux un gigantesque animal marin qui se démenait et se débattait avec violence, furent précipités hors de l’eau, jusqu’à une hauteur approximative de 20 à 30 mètres.

« À ce moment, il y avait auprès de moi sur la tourelle mes officiers de quart, le chef mécanicien, le navigateur et l’homme de barre. Simultanément nous nous attirâmes aussitôt l’attention les uns les autres sur cette merveille des mers. Comme elle ne se trouvait pas encore dans le Brockhaus, pas plus d’ailleurs que dans le Brehm, nous n’arrivâmes pas à l’identifier, hélas ! Nous n’eûmes pas le temps matériel de prendre une photographie, car l’animal disparut dans l’eau au bout de dix à quinze secondes […]. Il mesurait environ 20 mètres de long, ressemblait par la forme à un crocodile et avait quatre membres munis de puissantes palmures et une longue tête s’effilant en pointe.

« L’expulsion de l’animal d’une grande profondeur me paraît très explicable. Par la suite de l’explosion, quelle qu’elle en ait été la cause, le « crocodile sous-marin », comme nous l’appelâmes, avait été précipité vers le haut sous l’effet d’une pression formidable jusqu’à jaillir de l’eau, pantelant et horrifié. »

Une taille colossale, une tête en pointe, quatre nageoires et une longue queue : s’en est fait de l’identité secrète de la bête, c’est un reptile marin préhistorique ! Après cette histoire, les crédules ne marchent pas, ils courent. Il est pourtant assez intéressant de se demander de quel animal – s’il était vraiment présent ce jour-là – il pouvait s’agir, mais avant cela, il convient d’apporter la lumière sur d’autres éléments du texte.

  • « […] coula rapidement […] vers les fonds à plusieurs milliers de mètres de profondeur. »

Il est très perturbant de penser qu’un homme de la distinction de von Forstner ne connaisse pas bien le relief des lieux : En effet, aujourd’hui les débris de l’épave de l’Iberian se trouvent à une profondeur maximale de 104m, et un navire, même de cette taille, aurait mis plus que des minutes pour sombrer si profondément, l’explosion a dû avoir lieu très près de la surface, en réalité.

  • «  […] furent précipités hors de l’eau, jusqu’à une hauteur approximative de 20 à 30 mètres. »« Il mesurait environ 20 mètres de long […] » 

Le sous-marin a tiré à 6km, le temps qu’il se soit rapproché, l’explosion a dû avoir lieu alors qu’ils étaient encore assez éloignés. Dans ces conditions, la taille observée des animaux est très souvent exagérée et mal évaluée, mais on peut admettre qu’une explosion puisse avoir projeté un être au-dessus des eaux, dans de moindres proportions spatiales.

  • « Comme elle ne se trouvait pas encore dans le Brockhaus, pas plus d’ailleurs que dans le Brehm […] »

Le Brockhaus est l’encyclopédie allemande. Brehm est le nom de bons nombres de savant allemand et autrichien, il se peut qu’il désigne un ouvrage de zoologie.

La véracité du témoignage remise en question

Ce témoignage venant d’une personne de distinction, on peut y accorder un solide crédit, mais finalement il s’avère qu’il existe plusieurs versions et on peut se demander si ce n’est pas qu’une grosse fabulation !

D’abord, von Forstner rédige un ouvrage sur son expérience de navigation en 1917, et il n’y fait aucune mention de cet incident, pourtant passionnant.

De surcroît, cette histoire n’apparaît que 18 ans après les faits, alors que le Loch Ness est à son apogée et que les monstres marins défraient la chronique. L’ Allemagne voulait-elle à tout prix posséder son monstre au point de faire mentir un commandant ? À défaut de preuve, c’est tout à fait concevable.

 

Le croquis dont il est question.
Le croquis dont il est question.

La version du récit que l’on retrouve le plus sur les sites est celle de Bernard Heuvelmans qu’il tire d’un article de journal, mais il semblerait que ce ne soit pas la plus adéquate. Dans une édition allemande du livre de Gould sur les serpents de mer, ce récit y figure avec des détails qui changent et des précisions supplémentaires. On y découvre notamment que l’un des officiers observa l’animal aux jumelles pendant 10 à 15 secondes, à une distance de 100-150 m. Dans un autre journal, von Forster publie une image de la créature réalisée par Richard Hennig, un auteur allemand, sur la base du témoignage de von Forster – qui, rappelons-le, à ce moment date de 20 ans : les souvenirs sont fortement tronqués et l’illustration n’est pas obligatoirement juste au détail près. Pour ce que ça vaut, certains pensent que le dessin détient les caractéristiques d’un crocodile juvénile mal empaillé, qui aurait servi comme modèle.

De manière forte arrangeante, von Forstner affirme que tous les témoins sont ensuite décédés sauf Robert Maas, le cuisinier qui n’était pas censé avoir vu la bête dans le premier rapport : un véritable Cluedo ! Le journal de bord de l’U-28, qui a été conservé après la guerre et que l’on retrouve grâce au US National Archives, ne fait état d’aucune explosion sous-marine lors de l’attaque de l’Iberian, pas plus que de monstre. Et les protagonistes que l’on oublie, les 61 rescapés britanniques, témoigneront plus tard de leur terrible expérience auprès de nombreux journaux de renom tels que The Times, pour finir d’achever la crédibilité de von Forster, aucun d’entre eux ne mentionnent le duo explosion/ créature.

On peut donc dire que l’histoire de la créature de l’U-28 est apparue l’année ou les monstres marins étaient très à la mode et comporte seulement deux témoins dont l’histoire va à l’encontre des rapports officiels. Ce qui fait un nombre de faille assez conséquent, reconnaissons-le !

Notre enquête pourrait se terminer ici, mais le folklore en serait brisé. Imaginons donc que le « crocodile marin » fut réellement observé par des témoins peu désireux de partager ce qui aurait pu les faire passer pour fous à lier.

Quel animal pourrait-être la créature de l’U-28 ?

Le crocodile marin

Le premier candidat potentiel serait évidemment un représentant des crocodiles. Il existe sur notre bonne vieille terre un crocodile de mer, Crocodylus porosus, qui, hélas pour notre cas, préfère la chaleur des eaux indo-pacifiques à la rigueur du climat du nord. Il serait impossible de croiser un spécimen en mer d’Irlande, d’autant que ces animaux ont le sang-froid. Au-delà de ce détail d’importance, C. porosus est plus proche des 5 m que des 20 m supposés de notre terreur volante.

Une baleine

Tel que suggéré par quelques internautes, la créature pourrait être une baleine en partie mutilée par l’explosion, car une fois que l’on s’est donné la peine d’ôter la chaire, le crâne des baleines à une forme allongée et pointue (ce n’est pas le cas de toutes les baleines). Néanmoins, si l’explosion avait à ce point mutilé le mammifère marin, il serait sans doute mort et le cadavre aurait flotté à portée de regard pendant bien plus longtemps et n’aurait pas disparu avec la vélocité d’un animal en pleine possession de ses moyens. De plus, le dessin ne fait pas montre d’une nageoire caudale bilobée, alors même qu’il est basé sur ce que von Forstner disait avoir vu. Et pour finir, qui n’a jamais vu un cétacé avec quatre belles paires de patte ?

Une entité sortie de la préhistoire ?

Un incontournable que la théorie de la survivance. Dans le répertoire préhistorique, il y a tant d’espèce qui sont conformes à la description qu’il serait long et inutile de toutes les lister ici. En tête des favoris se trouvent les pliosaures, qui réunissent des reptiles marins apparus au Jurassique et qui ont disparu, comme toutes les formes incroyablement badass de vie de cette époque, au Crétacé. Mais le souci avec les pliosaures, mosasaures et autres est le suivant : les chances pour que ces animaux – respirant à la surface, atteignant des dizaines de mètres et vivant dans les eaux chaudes – soient toujours en vie, frôlent les – 273 °C. C’est pourtant bien eux les plus susceptibles de correspondre à la description du géant de l’U-28, géant qui d’ailleurs ne devait pas l’être tant que ça : il serait bon de considérer quelle puissance le souffle a du avoir pour projeter un tas de viande aussi gros à des dizaines de mètres.

Le souffle de l'explosion aurait été assez puissant pour faire profiter l'animal marin des joies du pilotage aérien.
Le souffle de l’explosion aurait été assez puissant pour faire profiter l’animal marin des joies du pilotage aérien.

Autrement, si l’avis de Bernard Heuvelmans vous intéresse, sachez qu’il a formulé l’hypothèse qu’il s’agisse d’un représentant des Metriorhynchidae, un mot compliqué pour désigner une famille de crocodile préhistorique entièrement adapté à la vie aquatique. Ils ne possèdent pas d’ostéoderme (des structures de peau qui forme des plaques – notamment chez les crocodiles actuels) et ont une queue ressemblant à celle des requins : même incohérence que pour la baleine, ce détail anatomique ne figure ni dans la description, ni sur le dessin, mais son mode de vie serait en adéquation avec les circonstances de l’observation.

Le mot de la fin

Vous le réalisez certainement, il serait plus facile d’admettre que von Forstner ait menti que de s’échiner encore à imaginer une espèce correspondante. Les animaux actuels ne satisfont pas les données à l’inverse des préhistoriques, qui eux ne sont pas habilités à sortir de leur linceul de roche. Si les britanniques et les allemands avaient eu l’idée de se taper dessus à des latitudes moins contraignantes en termes de température, l’énigme aurait été moins compliquée… Ceci dit, mystification ou non, cette affaire aura apporté une touche originale et presque amusante à une de ces ambiances sombres dont seul Homo sapiens a le secret.

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