Les Oiseaux de Nouvelle-Zélande

Ce dossier est paru dans Cryptidophilia n°2

Introduction

Malgré leur isolement géographique, les îles de Nouvelle-Zélande exercent une attraction peu commune sur les âmes des voyageurs; et il aura fallu attendre un millénaire après Jésus Christ pour que l’homme y pose enfin le pied, et qu’il puisse en contempler les splendeurs. Ce territoire offre une richesse endémique exceptionnelle, même si elle a quelque peu diminué après l’arrivée des premiers Indonésiens sous l’effet de la chasse et de l’exploitation, on trouve encore aujourd’hui des organismes originaux chez les poissons ou les insectes, et certains oiseaux tels que le kiwi ont une notoriété mondiale. Brosser la biodiversité spécifique de la Nouvelle-Zélande serait un travail colossal, aussi nous vous proposons, cher lecteur, de vous faire découvrir l’histoire d’une partie de la mégafaune, une affaire qui tourne autour de nos amis à plume et plus particulièrement du géant moa, aujourd’hui « supposé » éteint.

La faune de Nouvelle-Zélande

Avant l’arrivée de l’homme, les mammifères étaient très peu représentés au sein des différentes îles, on pense à ce jour qu’aucun mammifère prédateur naturel n’était présent. Lorsque des organismes évoluent sur une île – un environnement restreint – et qu’ils ne subissent pas ou peu de pression de prédation, alors on peut assister à une augmentation de la taille de ces derniers au cours du temps : en effet, rien ne sers de se dissimuler si personne ne vous mange ! Autant profiter d’être gros et en pleine forme pour mieux se reproduire. Cela peut expliquer en partie le gigantisme de certains animaux de Nouvelle-Zélande.

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Deinacrida mahoenui, une espèce de Weta, parmi les insectes les plus lourds au monde.

Portrait du moa

 Nous aurions aimé ornementer ce dossier d’une authentique photographie du moa, mais celui-ci s’est éteint il y a plusieurs siècles. Le caractère récent de sa disparition nous a permis d’étudier des restes très bien conservés – ossements, peaux, etc… – et de bâtir un bon portrait de l’animal. Le terme moa ne désigne pas qu’un unique organisme, mais bien un groupe d’oiseau gigantesque, les plus gros herbivores de leur écosystème. Les analyses de l’ADN mitochondrial de spécimens subfossiles ont démontré l’existence de 9 espèces de moa (qui appartiennent au groupe des ratites, réunissant la plupart des oiseaux incapables de voler), largement réparties sur l’ensemble des îles. Le genre Dinornis – on reconnaît la même racine que dans dinosaure, qui signifie « terrifiant » – contient les individus les plus gros, avec un maximum recensé de 3,6 mètres de haut; à ajouter cependant à un caractère étonnant : l’absence totale du moindre vestige d’aile ou de ceinture scapulaire sur laquelle se rattache normalement les structures nécessaires au vol : les moa ne côtoyaient pas les nuages.

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Bien que les moa soient dépourvus d’aile, ils ont peut-être déjà tenté le grand saut ?

Puisque les mammifères prédateurs demeuraient absents, le danger pour les moa venait du ciel : la mode étant au gigantisme, on pense que la taille des rapaces constituait une réponse adaptative à la taille de leur proie. L’un d’eux est d’ailleurs très connu, il s’agit de l’aigle d’Haast (Harpagornis moorei), l’aigle le plus grand jamais découvert, dont les femelles pouvaient peser jusqu’à 15 kilos. L’action de prédation en Nouvelle-Zélande a cependant connu un impromptu rééquilibrage avec l’arrivée des Maoris entre 1200 et 1300 après Jésus-Christ : les moa constituèrent pour les arrivants un stock de viande idéal, et on estime l’extinction de ceux-ci à 1400, environ un siècle après le débarquement des premiers canoës. L’aigle de Haast, dépossédé de ses proies, est aujourd’hui également éteint.

Ecologie du Moa

En deux mots, nous pouvons dire que l’homme a tellement chassé le moa que celui-ci et son prédateur naturel, l’aigle géant de Haast, se sont co-éteints. Un fait très marquant de l’écologie du moa est sa relation avec des plantes du genre Pseudopanax : ces plantes possèdent un mode de développement dit « hétéroblastique », à savoir que les jeunes pousses ont une apparence différente des plantes adultes. Dans le cas de Pseudopanax, les feuilles sont fines et peu appétissantes car dotées de crochets latéraux (qui devaient être difficilement supportables dans l’œsophage), mais lorsque la plante dépasse les 3 mètres, les moa ne peuvent plus atteindre les feuilles pour s’en nourrir : celles du haut sont donc plus larges et bien vertes, afin d’effectuer une meilleure photosynthèse. La corrélation entre la forme des feuilles et la hauteur de l’herbivore est une belle preuve pour dire que la relation entre les deux acteurs remonte à des temps très anciens.

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Si vous êtes doué d’un minimum de sens esthétique, vous penserez : « Voilà un bien bel animal, mais que fabrique-t-il dans une rubrique de cryptozoologie ? » Eh bien si le moa fait la couverture de ce journal, c’est bien sûr parce que certain réfute son extinction si précoce, et encore, quand ce n’est pas l’extinction totale et définitive qui est remise en cause : Imaginez-vous l’un de ces coureurs géants se balader sereinement à l’abri de nos regards ? Cette idée est à mesurer, et en matière de cryptozoologie, nous allons donc nous intéresser à la théorie de la survivance de ces animaux, qui est liée, vous allez le voir, avec l’existence d’un autre oiseau tout aussi incroyable : le Takahe.

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Le Moa dans l’histoire

 Pour comprendre la raison du désaccord qui sépare les partisans de la survivance du moa de ceux qui le pensent éteint, il faut remonter à l’époque de sa découverte, une époque déchirée par les opinions divergentes de chacun.

« Il a existé et existe peut-être encore en Nouvelle-Zélande une race d’oiseaux coureurs d’une taille plus grande et plus colossale que celle de l’autruche ou de toute autre espèce connue »

Tels ont été les propos du célèbre paléontologue Richard Owen lors d’une communication à la Zoological Society en 1838. Après avoir réceptionné un énorme fémur en provenance de Nouvelle-Zélande, envoyé par un certain M.Rule, Owen pensa d’abord à un buffle, avant de constater qu’il s’agissait là d’un oiseau ! Un expert comme Owen ne pouvait pas se tromper, aussi la communauté accepta qu’un tel oiseau puisse avoir vécu jadis, mais le fait qu’il soit encore vivant en gêna plus d’un : comment expliquer alors qu’aucun voyageur n’en ait jamais vu l’ombre d’un seul ?

Comme pour se faire l’écho de cette question, un livre fut publié à la même époque relatant le voyage de l’israélite J.S Polack sur l’île du Nord, qui raconte en ces termes : « […] une espèce d’émeu, ou un oiseau du genre Struthio – regroupe les autruches – y existait autrefois. […] J’en suis convaincu, car de nombreux ossements de grandes tailles m’ont été montrés, lorsque je résidais à proximité du cap Est, ossements que l’on m’a dit avoir trouvé à la base d’une montagne située à l’intérieur des terres, l’Hikurangi. Les indigènes ajoutent qu’il y a très longtemps […] de très grands oiseaux avaient existé, mais que la rareté de toute nourriture animale, et la facilité avec laquelle on pouvait les prendre au piège, avaient entraîné leur extermination. » Il rajoutera d’ailleurs que certains de ces oiseaux doivent toujours survivre dans des coins reculés, car les plus anciens racontent des histoires sur des atua – terme qui désigne les entités surnaturelles chez les maoris – aviens couverts de poils, qui tuaient les indigènes dans les forêts sauvages.

legendemoaMais celui qui s’est revendiqué comme étant le premier à mentionner le nom de moa est un imprimeur Néo-Zélandais du nom de Colenso, dans son rapport de 1842 paru dans le Tasmanian Journal. Il avait effectué en 1838 un voyage avec son ami le révérend William Williams près de Waiapu, où les indigènes leur confièrent un récit à propos d’un monstre terrifiant – le moa – dont on disait que c’était une personne ou un coq au visage humain, selon les versions, qui habitait dans une grotte du mont Whakapunake, gardée par deux sphénodons – un genre de lézard. On disait de cette bête qu’elle se nourrissait d’air. Bien sûr, aucun crédit ne fut apporté à cette histoire, et Colenso la mentionna certainement pour se réserver la première mention du nom moa. Un an plus tard, le missionnaire Williams se rend dans la même localité en compagnie d’un autre religieux, Richard Taylor. Ce dernier racontera avoir vu un ossement à la structure feuilletée de grande taille, et lorsqu’il demanda à son ami s’il eusse pu s’agir d’un oiseau, Williams éclata de rire. Cette fois-ci, les indigènes leur affirmèrent que cet os appartenait à un oiseau nommé tarepo qui vivait au sommet de l’Hikurangi, et qu’on pouvait encore en trouver un dans une grotte gardée par un lézard.

Faisons une simple remarque sur cette légende : On sait par exemple que les oiseaux comme les autruches laissent pendre leurs langues la bouche ouverte, ce qui peut donner l’impression à un observateur profane qu’elle avale de l’air en quantité.

Ces restes furent d’ailleurs examinés par Colenso et le naturaliste allemand Dr. E. Dieffenbach qui avait lui-même entendu parler d’un moa gardant le mont Egmont, sur la côte occidentale : après examen de ces ossements, les concernés se demandèrent si les traditions maoris n’étaient pas si insensées. Ils furent envoyés à Owen, après qu’il eut déjà publié sa note sur le fémur de M.Rule.

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Puisque les oiseaux géants de Nouvelle-Zélande avaient fait parler d’eux et qu’on commençait à s’y intéresser sérieusement, il fallait en découvrir d’avantage : Colenso se remit en route en 1841 et se consacra à une récolte active d’ossements et de témoignages sur toute la côte orientale, on lui fit voir notamment une trace de Rongokako dans une roche argileuse au-delà de la baie de Hicks, que l’on attribuera plus tard à une empreinte de moa. Peu à peu, de plus en plus de personnes se voulurent les « premiers » à découvrir le moa, et dont les témoignages biaisés ravivèrent le scepticisme autour de l’oiseau.

La campagne de fouille qui s’en suivi fut conséquente : Williams récupéra de nombreux spécimens tandis qu’au nord de la péninsule d’Otago, M.Percy Earl et le Dr.Mackellar exhumèrent les premiers os de l’île du Sud. De 1847 à 1850, c’est Walter Mantell (dont on reparlera dans le cadre du Takahe), fils du paléontologue Gidéon Mantell, qui récupéra pas moins de 1000 ossements ainsi que des fragments d’œufs gigantesques. Tout ce matériel fut étudié par Owen lorsqu’il réalisa sa monographie sur les moa : On Dinornis.

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Richard Owen, tenant le premier os identifié de moa au côté d’un squelette de Dinornis, 1879.

Maintenant que le statut de ces oiseaux se précisait, et qu’on constata que la plupart des os se trouvaient à l’état subfossile – c’est-à-dire que l’os ne s’est pas minéralisé entièrement et que par conséquent, il appartient à une époque géologique relativement récente – on se demanda si l’homme avait côtoyé le moa. Il ne fallut pas une éternité pour qu’un nouvel objectif émerge chez les chasseurs en herbe : être le premier à voir un moa en chair, plus qu’en os.

L’origine du nom moa

Que savons-nous de l’étymologie de moa ? Certains ont pensé que son origine n’était pas même maori. Par exemple, l’écrivain M.Hill raconte qu’un chef lui a confié que l’oiseau se nommait chez eux Te kura, ou oiseau rouge, et qu’on l’appelle à présent moa parce que les « blancs » le nomment ainsi. Un spécialiste du folklore, le colonel C.B. Porter, rajoute quant à lui une anecdote assez rafraîchissante : Alors qu’on demandait aux indigènes « More bones », ceux-là entendaient « Moa bones », soit les os de moa, et ils se sont mis à appeler l’animal ainsi. Mais l’origine britannique du mot est contredite par son enracinement dans la culture maori.

  • Le proverbe N garo a mao signifie « perdu comme le moa », ce que Bernard Heuvelmans n’a pas hésité à rapprocher de l’expression anglaise as dead as the dodo.
  • La poule domestique, dans les îles Fidji, est nommée toa, et le terme polynésien pour désigner un oiseau volant est manu. Selon l’ethnologue Berthold Seemann, la composition de moa découlerait de ces termes et démontrerait que les maoris savaient que cet oiseau ne volait pas.

Par ailleurs, de nombreux mots ont pour racine moa, lorsqu’il s’agit de nommer des lieux ou des personnes. Des plantes –le genre Spinifex – dont l’apparence rappelle la fourrure du moa, sont justement appelées raumoa, ce qui signifie « plume du moa », et les oiseaux postiches utilisés par les maoris sont nommés maimoa. Enfin, on sait que ces oiseaux avalaient des pierres pour permettre le broyage de plantes au niveau de la digestion, et les petites pierres lisses recrachées par les moas portent le doux nom de moamoa, ou hamoamoa : bref, un certain nombre de données nous permettent de penser que l’appellation moa est tout à fait indigène, et découle, risquons-nous à le dire, d’une interaction directe !

Que l’homme ait vécu avec le moa est tout à fait accepté aujourd’hui et corroboré par les données paléontologiques. A l’époque, on se basa sur certains témoignages qui prouvaient que les indigènes avaient une connaissance approfondie de l’oiseau. Un vieillard de 85 ans raconta par exemple au gouverneur FitzRoy qu’il avait vu un moa pour la dernière fois en 1771. Un autre encore assure avoir chassé un moa vers les années 1800 dans la plaine de Waimate, dans l’île du Sud. Les détails d’une telle chasse sont retentissants : les chasseurs se servaient de grands bâtons pour faire chuter l’animal, alors qu’il se tenait sur une patte pour se servir de l’autre comme d’une arme. Parfois on les faisait fuir jusqu’à une étendue d’eau et ils étaient abattus, ne sachant pas nager. Des récits mentionnent que les maoris lâchaient de petites pierres chauffées sur leurs chemins, que les oiseaux avalaient avant de mourir, blessés de l’intérieur : il ne s’agit là peut-être que d’une fable, mais certaines autruches meurent dans les zoos après avoir avalé n’importe quel objet pouvant provoquer une hémorragie. Le fait que Mantell et d’autres trouvèrent des monticules calcinés d’ossements de moa à proximité des camps indigènes est une preuve irréfutable des festins qui suivaient la capture d’un moa. Beaucoup d’oiseaux vivaient donc encore avant que l’homme n’envahisse les deux îles, jusqu’à pousser les populations jusqu’à l’extinction : les dernières populations de moa devaient se trouver au Sud-Est de l’île du Sud, à en juger par la quantité d’ossements récents retrouvés dans la région.

Les maoris ont donc eu connaissance de ces oiseaux géants, c’est une certitude, mais en 1769, alors que le célèbre capitaine britannique James Cook cartographie les côtes de Nouvelle-Zélande et que les explorateurs arrivent à sa suite, on est en droit de se poser la question : est-ce que le moa était toujours là ? Si nous revenons à nos protagonistes Colenso et les révérends Taylor et Williams, eux-mêmes ont l’espoir, au début du 19ème siècle, que l’animal n’a pas disparu.

 

Les témoignages de l’époque européenne

 Le moa, si jamais il se trouvait éteint alors que les européens s’établissaient en Nouvelle-Zélande, a dû laisser son ombre planer alentour, car il a nourri un grand nombre de témoignage parmi les nouveaux arrivants. Des marins et des chasseurs de phoques ont prétendu avoir vu des oiseaux colossaux aux bords de la Cloudy Bay dans l’île du Milieu ainsi que sur les rivages de l’île du Sud. Taylor rapporte à ce propos qu’un certain Meurant aurait trouvé un os de moa encore entouré de chair dans l’île du Sud à Molyneux Harbor, en 1823. D’autre part, des traces d’oiseaux de 35 cm de long auraient été retrouvées dans les montagnes qui dominent Blind Bay. Un exemple éloquent, s’il s’avère authentique, est celui de l’aventure de George Grey, alors qu’un groupe d’indigène lui racontait la mise à mort récente d’un petit moa dans un groupe comportant 6 à 7 animaux. D’après les rectifications de Atholl Anderson sur les données récoltées par Heuvelmans, ce récit aurait été raconté en 1866 sur la côte ouest.

D’autres récits, moins généreux en détails, font état de faits pourtant intéressants :

  • En 1844, l’équipage du baleinier Magnolia aurait capturé un émeu de 227 kg dont le capitaine aurait envoyé le corps au Muséum de Londres : hélas, nous n’avons jamais eu de traces d’un tel spécimen.
  • James Cameron, un habitué de la rivière Manapouri, dit avoir vu un gros oiseau surgir sur le rivage en 1860.
  • Mc Donald aurait vu un oiseau si gigantesque qu’il aurait pu avaler un homme, à Waiau Valley.
  • Enfin, Jules Berg aurait vu à la lumière de sa torche trois animaux de la taille d’une oie près de Preservation Inlet en 1928.
  • Les marins qui passaient du temps au détroit de Foveaux, au sud de l’île du Sud, avaient donné au  moa géant le nom de « fireman », en raison de son cri ressemblant au cliquetis de l’équipement des pompiers.

Le témoignage de Alice McKenzie reste à ce jour l’histoire la plus riche en information et la plus discutée sur le sujet du moa. A l’âge de 7 ans, c’est-à-dire en 1880, elle aurait vu un oiseau d’environ 1 mètre de haut. Elle habitait à Martins Bay et patientait sur une dune sablonneuse à proximité de la forêt quand elle surprit cet animal se tenir devant elle. Son plumage était bleu foncé, ses yeux globuleux et son bec large. Elle se rappelle les pattes de l’épaisseur de son avant bras avec des écailles, et de couleur verte. L’animal portait trois griffes à chaque pied et, détail important, McKenzie ne se souvient pas avoir noté la présence d’ailes. Lorsqu’elle retourna sur le lieu, son père releva les traces et mesura 28 cm de long. Elle revit l’oiseau furtivement 10 ans plus tard, alors qu’elle conduisait du bétail, et son frère et son père l’on aperçu quelques fois et relevèrent des traces similaires mais plus petites, de 15 cm de long.

Certains ornithologues pensent que McKenzie a vu un Takahe –nous allons voir plus tard que la description en correspond pas entièrement – mais lorsque celle-ci pu contempler un spécimen au Musée d’Otago, elle confirma que son oiseau était plus gros et que les jambes étaient d’une couleur bien différentes. On attribue souvent un plumage terne au moa dans les reconstitutions, mais quelques indigènes leurs prêtent des couleurs assez affirmées : Bernard Heuvelmans pense qu’il est possible qu’un dimorphisme existe au sein des espèces et que la femelle soit dépourvue d’une parure colorée contrairement au mâle.

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Si Alice McKenzie a rencontré un takahe, comment expliquer la précise description de pattes vertes, sachant que ce dernier les a rouge éclatant ?

Bien, considérant que nous avons fait un joli tour des informations qui courent à propos de l’oiseau moa de Nouvelle-Zélande, qu’en est-il réellement de sa survivance ?

L’enquête zoologique

 Au risque de décevoir les plus rêveurs, la survivance actuelle des plus gros moa du genre Dinornis peut raisonnablement être écartée (à moins qu’ils soient restés forestiers et nocturnes, à l’instar du kiwi) : le groupe des moa se distingue par une richesse spécifique notable ; la taille, la silhouette et les modes de vies des différentes espèces ont pu être très variés, selon les environnements des îles. La communauté cryptozoologique accepte plus modérément que les genres Megalapteryx ou Anomalopteryx, dont les plus petits individus peuvent littéralement se comparer à la taille d’une dinde, aient survécu dans des endroits reculés de l’île du Sud.

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Kiwi austral

Une identité a été prêté à l’animal théorique qui nourrissait la rumeur : celle d’un kiwi géant. Vous connaissez tous le kiwi, cet oiseau aptère de la taille d’une poule au plumage soyeux, doté d’un long bec à l’extrémité duquel se situent ses narines, d’une originalité à toute épreuve ! On en distingue 3 espèces, toutes petites, en Nouvelle-Zélande, mais d’aucun ont prétendu qu’il en existerait une quatrième, d’une taille plus conséquente. Voici à ce sujet ce que rapporta F. von Hochstetter : Entre les rivières Grey et Buller, on pourrait trouver un grand kiwi doté d’éperons aux pattes qui ferait fuir les chiens, qui laisserait des traces clairement visibles dans la neige, ou encore pousserait son cri la nuit. Au temps de la publication de cette nouvelle, Darwin lui-même était prêt à accepter que des moa aient survécu. Mais justement, doit-on parler de kiwi géants ou de petits moa ? D’après ce que la zoologie a montré, les kiwis n’ont pas d’éperon – ce quatrième doigt aux pattes – alors que les moa le possède. De plus, les maoris ont nommés le kiwi de cette façon en relation avec le sifflement qu’il émet, et en comparaison, le prétendu kiwi géant est appelé roa-roa par ces mêmes indigènes : serait-ce significatif sur la nature du cri de l’animal ? La thèse semble pencher davantage sur un représentant des moa.

Heuvelmans parle d’une expédition menée par des américains et des néo-zélandais en 1950, au sein des forêts impénétrables de l’île du Sud. Des rapports auraient filtrés concernant des indices à propos des oiseaux, mais aucun rendu officiel n’a été fait à ce jour sur la question.

Une autre légende vivante, le Takahe

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Gideon Mantell (gauche) et son fils Walter (droite)

Un autre cas, que l’on peut pratiquement qualifier de cryptozoologique dans sa démarche, concerne un autre oiseau néo-zélandais que nous avons déjà mentionné : le takahe, dont le destin est étroitement lié à celui du moa. Les maoris l’appelaient le moho, et comme aucun reste de cet animal ne fut jamais trouvé avant les années 1800, on l’a rapidement relégué au stade de mythe, parmi les atua. Souvenons-nous de Walter Mantell (le rejeton de Gideon Mantell, le découvreur officiel de l’iguanodon) qui se rend en Nouvelle-Zélande en 1840 pour aborder une grande carrière politique a vent de toute l’agitation autour du gros fémur que l’on a envoyé à Owen, et se met dans la tête de chercher des fossiles pour contenter son père. Walter a de la chance, ou du flair, puisqu’il déniche en 1847, à l’embouchure de la rivière Waingongoro, sur l’île du Nord, une quantité incroyable d’ossements – dont proviennent notamment ceux qu’il enverra lui-même à Owen – de moa, certes, mais aussi d’oiseaux plus petits, que le scientifique du British Museum se chargera de nommer Notornis mantelli. Nous avons donc des os récents et un nom indigène, il ne restait plus qu’un individu à trouver vivant pour définitivement prouver sa contemporanéité. Et Walter Mantell le trouva plus ou moins, puisqu’il s’agissait en fait des restes d’un oiseau que des chasseurs avait mangé après l’avoir gardé vivant un moment ; Ils avaient traqué sa piste dans la neige. Mantell récupéra les fragments et la peau et découvrit que sur l’île du Sud les maoris l’appelait takahe, il pu décrire ce dernier comme un oiseau au plumage bleu foncé aux reflets verdâtres, dont le bec massif était tout aussi rouge que ses pattes, et ses ailes étant très réduites, il ne volait bien évidemment pas. On ne s’étonne pas plus tard de l’attribution de la vision de Alice McKenzie à un takahe, principalement pour la couleur des plumes. Finalement, Walter Mantell avait prouvé que l’oiseau de l’île du Nord avait survécu dans le sud.

Mais l’oiseau n’avait pas dit son dernier mot : un spécimen fut capturé en 1850, puis pendant 30 ans, les explorateurs s’échinèrent à le retrouver, sans le moindre succès. Les scientifiques européens déclarèrent que Notornis était éteint : le takahe repassait les frontières de la zoologie une nouvelle fois.

Il faut donc attendre décembre 1879 pour qu’un chien ramène dans sa gueule un oiseau encore agité de soubresaut à son maître. Heureusement, le chasseur fit pendre son gibier et celui-ci fut aperçu par un certain Connor qui reconnut l’oiseau mythique. Le corps fut envoyé à Londres pour une vente aux enchères, le British Museum rata l’occasion à 5 livres près. L’oiseau échoua au Muséum de Dresde, en Allemagne, où l’on constata qu’il s’agissait en fait d’une espèce différente de la première. En l’honneur du géologue autrichien Hochstetter, qui joua un rôle dans la recherche de l’animal mais aussi dans celle du moa, elle fut nommée Notornis hochstetteri.

On en savait désormais un peu plus sur la répartition du takahe. Selon l’opinion commune, on devait facilement le débusquer à proximité du lac Te Anau. Mais malgré cela, l’oiseau décida de fuguer pendant encore de longues années, échappant impertinemment aux battues sur un territoire des plus marécageux. Un chien eu raison d’un individu en 1898, et on attendra 1948, soit près d’un demi-siècle plus tard – durant lequel on ne s’embêta pas à condamner le genre Notornis à l’extinction totale – pour qu’un médecin ornithologue, Geoffroy Orbell, revienne vers le lac qui porte aujourd’hui son nom, découvert un an plus tôt lors d’une expédition pour ramener un takahe, tombe sur deux specimens que lui et son équipe capturèrent au filet : grâce à leur équipement, ils photographièrent les oiseaux et prouvèrent, une seconde fois, que le monde pouvait accueillir le takahe comme un animal bien vivant. Véritable phénix, ce volatile néozélandais aura ressuscité pas moins de deux fois.

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Le takahe et son sublime plumage

De nos jours, le takahe porte un nouveau sobriquet scientifique, puisqu’on l’a placé dans le genre Porphyrio (Porphyrio mantelli et Porphyrio hochstetteri) qui regroupe des Rallidés de l’océan Indien et des îles du Pacifique. Une bonne partie de ces espèces se sont éteintes à cause de l’introduction de carnivore par l’homme, et le takahe est lui-même menacé par la présence d’hermines. Heureusement, il est protégé par des mesures de protection, notamment la constitution d’une réserve naturelle autour du lac Orbell.

Le mot de la fin

Moaimage Finalement, on ne peut pas prétendre avec certitude que des espèces de moa sont toujours présentes en Nouvelle-Zélande aujourd’hui : et c’est bien là l’intérêt d’une enquête cryptozoologique. Les données paléontologiques et les témoignages nous montrent que l’homme et le géant se sont côtoyés jusqu’à une époque de l’ordre de centaines d’années. Le témoignage de Alice McKenzie demeure instructif, mais il reste une chance non négligeable qu’elle ait aperçu un takahe – ceci étant dit, Martins Bay se situe sur l’île du Nord, de quelle espèce de Porphyrio pourrions-nous avoir à faire ici ? L’enthousiasme qui entoure la survivance du moa a sans nul doute été catalysée par celle du takahe, et lorsqu’on voit à quel point il est difficile pour les zoologues d’étudier les nocturnes et timides kiwi, on peut parfaitement imaginer qu’un moa de la taille d’une dinde, ou qu’un kiwi géant (pour faire plaisir à la mémoire de Ferdinand von Hochstetter) restreint à des zones où personne ne se rend régulièrement puisse encore passer inaperçu : on a vu que même lorsque l’on sait où mener les recherches, l’oiseau ne se montre pas facilement, est-ce que nos cryptozoologues devraient se munir d’un chien pour triompher de cette énigme ?

En 1978, une équipe japonaise pilotée par le biologiste Shoichi Hollie, se rendit dans les Fiordland de l’île du Sud avec un plan si osé qu’il mérite d’être rendu : à partir des restes fossiles de gorges de Megalapteryx, ils ont numérisé le son qu’il était supposé produire, dans le but de provoquer une réponse chez les individus courant encore la campagne. Hélas pour eux, ils n’enregistrèrent aucun son positif, et on conclu à la suite de cet échec que les moa étaient bel et bien éteints. C’est certes aller un peu vite en besogne, sans oublier que de nombreux paramètres ont pu influencer l’issu de cette recherche : la reconstitution du cri, l’emplacement géographique et l’espèce visée.

Néanmoins, l’esprit du Grand moa plane toujours sur nous, nous en avons pour preuve la photographie prise par un patron d’hôtel, Paddy Freaney, qui en 1993 pense avoir immortalisé un de ces oiseaux. Le cliché n’est bien sûr pas à la hauteur d’une preuve irréfutable, et l’homme fut accusé de vouloir attiser le tourisme dans la région.

Puisque nous ne pouvons en aucune façon prouver que quelque chose n’existe pas, restons réceptifs aux bruits qui courent dans ces lointaines contrées, sait-on jamais.

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