L’Okapi

“On ne se fait aucune idée de nos jours du voile de romantisme qui a entouré la découverte de l’okapi, ni de l’émoi qui s’empara des milieux professionnels, tout d’abord lorsque circulèrent de vagues rumeurs relatives à l’existence de cet animal, et, enfin, lors de sa capture même.”

Dr Maurice Burton

L’histoire

Je vous propose aujourd’hui de faire le tour de la sensationnelle découverte de l’okapi, parce qu’il reste l’un des plus célèbres exemples de créatures insolites qui ont voyagé depuis l’imaginaire jusqu’aux portes de notre vrai monde. Bien que cette découverte n’a pas été effectué par des cryptozoologues (allons, consolons-nous !) elle s’inscrit dans une démarche identique qui aurait pu être qualifiée de cryptozoologique, si seulement ce terme avait existé.

Notre excursion débute avec le livre Reisen in Afrika (Voyages en Afrique, 1891) écrit par un explorateur russe-allemand du doux nom de Wilhelm Junker. Voici ce qu’il relate, datant de 1878 (ou 1879) :  

“Très remarquable et nouveau pour cette région de l’Afrique centrale, était une peau que je reçus alors. Il lui manquait malheureusement le cou et les pattes, de sorte qu’au début j’étais dans le doute  sur son identification. La taille était celle de la peau d’une antilope pygmée, cependant la robe colorée réfutait immédiatement une telle supposition. Elle était en effet brun-rougeâtre, avec l’extrémité des poils noirs et des rayures blanches du cou jusqu’aux flancs. L’animal doit avoir une distribution très restreinte, habitant plus précisément la région marécageuse des Ngobbu et des Dakko ; il serait souvent observé dans ces marécages, accroupi  sur les pattes de devant. Et en effet, au bas des pattes antérieures, il y avait des callosités bien visibles, ce qui corroborait les observations. Seuls bien peu d’A-Sandé [Azandé] connaissaient l’animal, et l’appelaient makapi.”

Notre brave homme s’appuya sur les rayures de la peau et les rapprocha à celles d’un animal semblable au chevrotain aquatique (Hyemoschus aquaticus), à cette époque connu en Afrique centrale. Pour nous autres, citoyens du XXI ème siècle, il est facile de comparer la sonorité entre makapi et okapi, de savoir qu’effectivement l’animal se repose parfois en repliant ses membres et dispose de rayures sur les cuisses et les pattes avant. Junker était donc sur une piste prometteuse.

Russell E. Train Africana Collection, Smithsonian Institution Libraries.
Russell E. Train Africana Collection, Smithsonian Institution Libraries.

En 1883, c’est un personnage célèbre qui s’invite dans l’histoire de l’étrange animal : H.M Stanley, correspondant du New-York Herald. (Lorsque Stanley retrouva le professeur Livingstone, alors qu’ils étaient  assurément les seuls hommes Blancs a se retrouver dans cette jungle dépourvue du moindre touriste, il annonça : “Doctor Livingstone, I presume…”). C’est cependant une simple ligne de l’ouvrage du journaliste explorateur (In Darkest Africa) qui nous intéresse ici :

 “Les Wambutti connaissaient un âne et l’appelaient “atti”. Ils disent qu’ils en attrapent quelquefois dans des fosses. Ce que ces ânes trouvent à manger est une merveille. Ils mangent des feuilles.”

Pour la plupart des gens, et peut-être même pour vous, cher lecteur, la présence d’un âne dans ces forêts est d’une irrécupérable banalité ! Il devait en être tout autre pour ceux qui s’intéressent de près aux animaux : les seuls Equidés que l’on connaissait dans le pays étaient les zèbres, qui sont des coureurs et ne s’aventurent pas au milieu de terrains si encombrés d’obstacles que le sont les forêts.

La preuve que le numéro des indigènes doit absolument figurer dans le carnet d’adresse du bon cryptozoologue, c’est qu’ils connaissent très bien la faune. Ainsi, en 1869, l’explorateur Georg Schweinfurth affirma que les Pygmées de la forêt de l’Ituri portaient des vêtements en peau d’un animal rayé inconnu. En 1891, c’est Franz Stuhlmann qui fit la même observation dans la vallée de la Semliki et attribua ces ceintures de peau à des zèbres. Imaginez-vous que les indices d’une des plus belle découverte zoologique du siècle dernier étaient planqués dans le “calebar” d’un autochtone. 

Une autre belle ironie de l’histoire figure dans les tiroirs de la bureaucratie belge, qui a fait preuve d’une cruelle rétention d’information. On retrouva plus tard (après la découverte officielle) cette description  perdue dans la paperasse : “De taille supérieure au buffle, tête noire, le cou et le corps brun marron, arrière-train zébré par des raies noires et blanches. Ces raies forment des anneaux sur les quatre membres. La queue est longue de 50 centimètres et se termine par une touffe de poils. Elle a les formes gracieuses et arrondies du zèbre. Sa chair est excellente.” C’est exactement la description de l’okapi ! A la même époque on avait envoyé une bande de peau jusqu’en Belgique, où la encore elle ne vit même pas le jour… C’est à se frapper la tête contre un mur. 

Capture d’écran 2015-11-22 à 20.59.04Nous avons donc jusqu’à présent l’ingrédient principal : des témoignages indigènes. Vient plus tard, en 1898, le premier témoignage d’une observation directe d’un Européen. Le capitaine Jean-Baptiste Marchand, après avoir observé aux lunettes un animal dans une zone assez marécageuse, en dresse le portrait suivant, qui ne fait aucun doute sur sa nature : 

    “Il est grand ! beaucoup plus grand que les autres — 1 m. 50 au moins au garrot. La couleur de la robe, particularité la plus frappante à première vue, est franchement roux feu, avec des taches blanches au poitrail que je découvre mal d’ici. N’était une paire d’oreilles énormes, grisâtres à reflets, drôlement découpées, et que tout à l’heure j’ai failli prendre pour des cornes de mouflon du Cachemire, on pourrait se croire, pour la forme générale, en présence de l’âne svelte de la région voisine d’Abyssinie : le zèbre. Mais, par la forme baudruchée du mufle et de la tête ainsi que par la présence de deux curieuses petites cornes ou protubérances au sommet, il rappelle aussi la petite girafe. A coup sûr, cette variété d’antilope — si antilope il y a — est encore inconnue et non décrite dans les collections naturalistes.”

Ce n’est que sept ans plus tard que Marchand reconnaîtra dans son animal l’okapi, lorsqu’une publication sortira à son sujet.

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PEAUX DESSINÉES PAR SCLATER.

Enfin, c’est à Sir Harry Johnston qu’il revient de clore ce chapitre sur l’antilope-âne-girafon, ainsi désigné par le capitaine Marchand. Ayant eu vent du récit de Stanley, Sir Johnston, gouverneur de l’Ouganda, se mit dans la tête de découvrir l’animal et au moyen d’un superbe acte d’altruisme, il y parvint presque. Il réussit à sauver un groupe de pygmées que l’on voulait montrer à l’Exposition Universelle de Paris de 1900 en les ramenant chez eux, en Afrique. Les liens qu’il établit avec eux lui permit d’en savoir un peu plus sur l’atti de Stanley : à l’aide d’une peau de zèbre et d’une mule vivante, les pygmées purent faire comprendre à Johnston la nature de l’animal qui vivait dans leur forêt et qu’ils appelaient okapi. Une fois sur place, l’intrépide interrogea des officiers belges qui stationnaient dans un fort et qui lui apprirent que les indigènes chassaient parfois l’animal en question, d’ailleurs, on devrait en trouver une peau “en fouillant bien le grenier”. Hélas, la peau en question – taillée en pièces – n’était plus si fraîche. Il envoya donc une lettre et les lambeaux retrouvés au Docteur Sclater de la Société zoologique de Londres, qui baptisa la bête (selon l’opinion du gouverneur qui pensait poursuivre une espèce de cheval) Equus johnstoni, en ayant tout de même émis quelques doutes sur ce genre.  

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LES FAMEUSES PEAUX, AU MUSÉUM D’HISTOIRE NATURELLE DE LONDRES.

Un peu plus tard, alors que Sir Jonhston attendait des nouvelles du fort, l’officier Karl Eriksson lui fit parvenir une peau plus complète et deux crânes de l’animal, sûrement le produit de la chasse indigène. Avec ces nouveaux éléments et les témoignages, on fut contraint d’accepter l’existence d’un animal si improbable : La taille d’un cheval, la forme d’une antilope, des ossicônes (des appendices osseux caractéristiques de la famille des Giraffidés), une longue langue de fourmilier, les oreilles d’un âne ainsi que des zébrures. Ce n’est qu’en recevant les échantillons de Eriksson que Jonhston abandonna la thèse du cheval au profit d’un animal ayant une parenté avec les girafes. C’est le professeur Ray Lankester qui proposa le nouveau genre qui fait état aujourd’hui : Okapia johnstoni

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Vinrent peu de temps après les premières belles photographies de l’okapi. Elles furent prises suite à l’expédition Herbert Lang de 1909 à 1915 au Congo belge. Si l’animal ci-dessus à l’air aussi paisible au contact de l’homme, c’est parce qu’il est mort : sa tête est calée afin de donner cette impression.

L’histoire après l’histoire

Avant la découverte de l’okapi, aucun scientifique ne pouvait décemment accorder crédit à son existence. Après la découverte, le raisonnement changea drastiquement de bord, puisque les historiens virent des okapis sur des peintures ou des gravures anciennes.

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Les pygmées escortant l’okapi présumé du palais d’Apadana.

Par exemple, on imagina que des pygmées étaient représentés, suivis d’un okapi,  sur un bas-relief du palais d’Apadana à Persepolis. La présence de pygmées dans un tel lieu s’accorde avec l’histoire et la géographie du lieu. L’Iran est loin des forêts d’Afrique centrale, mais les pygmées faisaient parti des peuples soumis à l’empire Perse. Or l’animal qu’ils semblent amener avec eux partage beaucoup de point commun avec l’okapi : le cou, la démarche, les ossicônes, etc…  On pourra tout de même remarquer l’absence des zébrures caractéristiques. Ceci nous amène à nous demander si certains peuples n’ont pas cohabité avec des représentants des Giraffidés qui sont éteints aujourd’hui.

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Figure de l’Oued Djerat

Un autre exemple nous vient des fantastiques gravures de l’Oued Djerat qui représentent une trentaine d’espèces sauvages, un travail entamé il y a 7000 ans. Parmi les figures, trois d’entre elles évoquent l’okapi, et certains scientifiques se sont aventurés à les comparer à des espèces considérées comme disparue (D’après Tree of Life, il existe 19 genres dans la famille des Giraffidés, dont seulement 2 sont actuels – Giraffa et Okapia). Avec aussi peu de données, on ne peut pas dire si des espèces ont été contemporaines de l’homme, mais l’on sait que l’Okapi s’est maintenu jusqu’aujourd’hui, à l’inverse de ses proches qui n’ont pu bénéficier de la forêt comme refuge.

Aujourd’hui, l’okapi figure sur la liste rouge de l’UICN, menacé par les causes habituelles que sont le braconnage et la détérioration de son habitat. On comprend pourquoi les cryptozoologue adorent rabâcher l’importance de découvrir de nouvelles espèces avant qu’elles ne s’éteignent.

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